Anaïs Lelièvre

Anaïs Lelièvre

Des lettres, bribes de mots inconnus, émergent du jardin du Château de Villevêque, comme des découvertes archéologiques et énigmatiques de son histoire souterraine. Par le travail de la céramique, le texte se densifie d’une texture, évoquant autant des ruines lourdes d’un passé enfoui que des organismes indéterminés qui germinent. Entre passé et devenir, destruction et reconstitution, ces signes éclatés, lettres trouées, lacunaires, ne permettent aucune lisibilité, mais suscitent un processus du langage, où l’on cherche ses mots. Ce texte en train de se défaire ou de se former, reste incertain, inachevé, et dit dans ce suspens sourd quelque chose d’une expérience de l’indicible. L’écriture, plutôt que définitive, devient ici dynamique, poreuse, ouvrant des possibles sans les énoncer. Aussi, sa présence est-elle elle-même indéfinie, entre sculpture, texte, dessin à l’échelle d’un site, et traversée d’évocations multiples, dont aucune ne saurait lui correspondre exactement (roche, terre, fleur, chenille, mollusque, corail, dentelle, lave…). Par sa mise en situation dans le jardin du Château, sur le sol du même jardin que les visiteurs arpentent, ces lettres prennent aussi une dimension spatiale et matérielle voire incarnée. Que serait faire l’expérience d’une présence de mots striés, piquants, creusés, lacunaires, limaçant, rocailleux ? Que serait être proche de lettres disséminées, en être presque touché, jusqu’à ouvrir l’écho en soi de ses propres mots, inventés, gardés, oubliés ?

 

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Anaïs Lelièvre développe une production tant organique que contextuelle, nouant l’interne et l’externe, l’insistance d’un centre et l’adaptation à une diversité de sites et de formes. Les médiums s’y entrechoquent, se repoussent et se mélangent, donnant lieu à des manifestations hybrides et transitoires : installations de photographies numériques de sa peau ou de sa langue étendues à l’échelle du paysage ; langage saturé jusqu’à l’informe dans l’écriture, le dessin, la vidéo, la sculpture, l’installation ; sculptures-performances métamorphiques de vêtements cousus à l’élastique qui s’animent d’une vie indéfinie ; dessins griffonnés, gorgés de mots raturés, entre notes de recherches et déploiement immersif sur très grand format ; sculptures de tissus peints et plissés, telles des excroissances naturelles reluisant d’un vernis clinquant ; céramiques dont la matière devient graphique, jouant d’une affinité trouble avec ses dessins…

 

En se déplaçant d’une forme à une autre, sa création interroge une dynamique de polymorphie qui s’enracine dans la question de l’origine du vivant et de la multiplicité qu’elle porte en puissance. Un même fil esthétique transite des lignes vibratiles aux plis sculptés et performés qui prolifèrent à l’échelle de contextes variés. Le primat est donné à la matière, incarnée et indistincte, dont la force de croissance impulse ses métamorphoses internes autant que ses relations au monde. Anaïs Lelièvre intervient ainsi dans des cadres spécifiques qui l’amènent à concevoir des œuvres qui se redéfinissent dans leur adaptation à divers sites. Ce processus de démultiplication et d’expansion évoque celui d’amas cellulaires qui puisent dans une même source pour impulser leur différenciation, ou celui de planctons (du grec planktos « errant, instable ») tentaculaires, flottant en dérive et nourrissant d’autres organismes. Par une relation élastique aux volumes et performances qui débordent et se répandent, le dessin contracte, concentre, resserre un centre. Il cherche dans un griffonnage ou raturage acharné à cerner l’incernable d’une matière qui l’agite et le fait s’exorbiter.

 

Cette matière profuse et incertaine est à la fois chaos et matrice, plissée et en déploiement, trou noir et émergence hallucinatoire : elle est lave et crachat, pustule et habitat, cellule et constellation, pollution et embryon, dedans et dehors, sans être l’un ou l’autre. Opérant souvent par déstructuration (fusion, brouillage, ébullition, plissement, froissage, rature, gribouillis, recouvrement…), son processus cherche à donner forme à l’indéterminé, à ce qui existe avant toute mise en forme, telle une puissance germinante non encore structurée. Dans leurs relations à l’insaisissable, ses productions s’éprouvent comme des tentatives insistantes, creusant et butant contre l’infigurable, prenant autant l’image d’une couche épidermique que d’une explosion de chair, d’une limite qui enserre et retient que d’une dynamique qui la déborde. C’est aussi pourquoi sa pratique rebondit d’un état (forme, médium, espace) à un autre jusqu’à engendrer des configurations hybrides ou entre-deux, partant de l’exploration des possibles vers leur dépassement, comme un ressort dialectique entre un cadre structuré et une déstructuration qui tend à l’excéder.

 

 

 

DESSIN ET CERAMIQUE :

Avec la pointe métallique du rotring, mon geste est celui de taper, qui finit en glissant dans l’après-coup de l’impact ; aussi de gratter. La feuille de papier est surface, ce qui est sur, avec quelque chose dessous, qui n’est plus le mur. Percussion : ça cherche quelque chose dessous, ça vise, mais ça bute en surface, le dessin est sans cesse ce dessein qui rate. En cela il semble gravure mais n’en est pas. C’est dans ce rapport, qui se décale du dessous au dessus, de la profondeur à la surface, du tout près au très loin, que ça vibre et que ça vit. Cherchant à cerner autrement ce qui s’y joue, des mots griffonnés et raturés, recouverts ou recouvrant, se débordent et se distordent, ouvrant à une lecture non linéaire, ponctuée et rebondissante de ses manques. Et cette tentative de perforation et d’énonciation qui devient lignes, tracés sismiques, est ce qui fait que le dessin persiste actif, réactivant sans cesse, dans l’espace du regard, son processus d’émergence.

 

Entre dessin, performance, sculpture et installation, un même fond impulse et relie chaque pièce comme des îles (telles ces îles désertes qui, dans les mots de Deleuze, surgissent, se séparent, disparaissent et reviennent), chaque médium se cherchant transversalement dans l’autre où il n’est pas. Aussi, les dessins tendent-ils vers une dimension sculpturale, et les céramiques se strient-elles d’un geste rythmique que Leroi-Gourhan excavait à l’origine du graphisme (Le Geste et la parole). Percussion, incise, grattage sans charge d’encre, mais chargés d’ombres versatiles, font saillir en lumière des présences indéfinies, entre pierres de lave spongieuses, volcans déracinés, mollusques craquelés, coraux entre roc et fluide. Cette matérialité métamorphique, limaçante et rocailleuse, pointue parce que creusée, vient encore dire quelque chose de la densité poreuse et épaisse du langage tel un « trou […] sur le bout de la langue » (Liliane Giraudon, L’amour est plus froid que le lac).

 

 

 

ELEMENTS BIOGRAPHIQUES :

Anaïs Lelièvre est née en 1982 aux Lilas et diplômée de l’université Paris 1 (Doctorat, 2012) et des Beaux-Arts de Rueil-Malmaison (DNAP, 2011) et de Rouen (DNSEP, 2013). Elle développe une pratique polymorphe : installations d’images numériques (2007-2010), productions autour du langage (depuis 2010), sculptures-performances (depuis 2012), et actuellement des dessins et des céramiques.

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